Horace - satire Ire du Livre II - Joseph Pigassou 1878 - 1961

Joseph Pigassou 1878 - 1961

Joseph Pigassou 1878 - 1961

Horace - satire Ire du Livre II

Horace - satire re du Livre II

Témoignage complémentaire

 

Cette pièce fut écrite en 22. Elle se rapporte à l'attitude qu'Horace a prise contre Auguste à l'occasion des comices de cette année-là où ce dernier briguait le consulat pour la douzième fois. Horace chansonnait Auguste, qui d'ailleurs ne fut pas élu, et Mécène, ici désigné sous le pseudonyme de Trébatius, conseille à Horace de cesser des attaques qui auraient pour lui de très graves conséquences (Trébatius est un nom de fantaisie, dérivé du verbe grec τρέπω qui veut dire "retourner quelqu’un, le faire changer d'idée")

 

Horace - il y a des gens oui trouvent que je suis trop hardi, et que je vais plus loin que la loi ne le permet ; d'autres estiment que je n'ai pas encore assez mis de nerf dans mes couplets et que des vers comme les miens ils en pourraient produire mille par jour. Trébatius, que dois-je faire. Parle.

Trébatius - Dors.

Horace - Et que je ne fasse pas, veux-tu dire, le moindre vers ? Trébatius - OUI.

Horace - Que je meure si ce n'est là le meilleur des conseils, mais je ne puis dormir.

Trébatius - Si tu ne veux qu'un sommeil profond, frotte-toi d'huile, traverse trois fois le Tibre à la nage et le soir humecte-toi bien de vin pur ; mais si la passion d'écrire te démange tant que cela, mets-toi donc à célébrer les exploits de notre invincible César. De belles récompenses te paieront de cette peine.

 

Horace – Je le voudrais bien, excellent père, mais les forces me manquent. Tout le monde ne se sent pas fait pour peindre des bataillons hérissés de javelots, ou des Gaulois succombant l'épée brisée, ou le Parthe percé de coups et tombant de cheval.

Trébatius - Soit. Mais tu pourrais montrer en lui l'homme juste et courageux, comme Lucilius sut le faire pour Scipion.

 

Horace - Je ne m'y refuserai pas quand la chose ira de soi. À moins de tomber à point les paroles d'Horace n'iront pas chatouiller l'oreille susceptible de César qui se retourne tout d'une pièce si on essaye de le flagorner(Suet.LIII,LV,LVI).

Trébatius - Combien mieux cela vaudrait que de t'en prendre inutilement au prodigue Nomentanus et à son parasite rantolabus. Tout le monde craint de devenir ta cible et même sans être visé c'est une idée qu'on n'aime pas.

Horatius - Qu'y faire ? Milon danse quand la chaleur du vin lui monte à la tête et qu'il ne sait plus combien de lumières il voit ; Castor a la passion des chevaux, son frère jumeau celle du pugilat. Chaque homme a sa passion. La mienne est de faire des vers et je prends pour modèle Lucilius qui valait plus que toi et que moi[i]. Lui, tout ce qu'on garde ordinai­rement en confidences entre amis il le publiait dans ses livres, que ces divulgations dussent lui porter malheur ou bonheur, il ne s'en départissait point, de sorte que toute sa vie, dé­taillée comme un tableau votif, s'y trouve exposée en vers de six pieds. Je marche sur ses pas. Je ne suis ni lucanien ni apulien, mais entre les deux comme les champs que le colon de Venouse laboure entre Apulie et Lucanie. Ses ancêtres, dit-on, furent chargés, après l'expulsion des Sabins, de veiller à ce que nul lucanien ou apulien ne passât par là pour porter à l’improviste la guerre à Rome (Horace était de Venouse. Il veut dire ici qu'en bon venousin il défendra la République contre tout usurpateur, fut-il César Auguste). Mon stylet ne provoquera jamais âme qui vive, mais il est ma sauvegarde tel une épée dans son fourreau.  Pourquoi m'évertuer à la brandir quand je suis tranquille du côté des voleurs. 0 Jupiter, père des Dieux et roi du ciel, fais que ce fer n'ait point d'autre ennemi que la rouille et que nul ne m'attaque quand je ne prie que pour la paix. Quiconque m'aura touché pleurera, je le proclame, il sera crié par toute la ville comme un infâme. Quand on irrite Cervius il vous menace de la rigueur des lois et de l'urne judiciaire, Canidie a du poison blanchâtre pour ses ennemis, et Turius de ruineuses procédures si vous plaidez par devant lui. Ainsi, chacun selon ses moyens se fait épouvantail pour les gens dont il se méfie ; l'instinct veut qu'il en soit ainsi ; reconnais-le comme moi. Si le loup mord, si le taureau frappe de la corne c'est en vertu de cette loi qu'ils portent en eux. Au débauché Scaeva que l'on confie sa mère qui vit plus qu'il ne souhaite, ses pieuses mains ne l'étrangleront pas, cela serait aussi curieux qu'un loup cherchant à ruer ou un bœuf à mordre, mais avec du miel drogué de perfide cigüe il saura se débarrasser de la vieille femme.

Mais trêve de longueurs ! Qu'une vieillesse tranquille m'attende ou que la mort aux ailes noires voltige déjà autour de moi, riche, pauvre, à Rome ou si le sort le veut en exil, quelle que soit la couleur que ma vie prendra, j'écrirai.

 

Trébatius – Enfant terrible ! Je crains que tu ne sois plus sociable à vivre et que parmi les grands, tu n’aies plus aucun ami qui ne te batte froid.

 

Horatius - Hé quoi ! Lorsque Luilius entreprit de faire des chansons contre les intrigants et de leur arracher le masque qui leur donnait des airs de gloires alors qu'ils n'étaient en dessous que turpitude, est-ce que Laelius ou le romain qui se fit un nom en triomphant de Carthage s'offensèrent de sa vigueur ? Réprouvèrent-ils qu'il ait flétri Métellus ou couvert Lupus de moqueries ? Il eut pour lui l'élite aussi bien que la masse du peuple parce que il ne rendait hommage qu'à la vertu et à ceux qui la pratiquent. Le glorieux Scipion, le tolé¬rant et sage Laelius quand ils étaient ensemble avec lui, loin de la foule et des spectacles, réunis dans l’intimité, s’en donnaient à cœur joie d'entendre ses traits, en attendant que leur soupe aux choux soit prête. Bien que je sois par mon rang comme par mon talent eu dessous de Lucilius, mes envieux seront tout de même obligés d'avouer que j'ai vécu avec des grands quand ils verront qu'au lieu d'une proie facile leurs crocs rencontrent un bloc solidement défendu (allusion à la protection de Mécène). Sage Trébatius me désapprouves-tu ?

Trébatius - En vérité je renonce à te changer (Tu es incorri¬gible). Mais je t'avertis ; prends garde que ton oubli de nos saintes lois ne retombe sur toi :  Pour quiconque aura fait des vers mauvais contre qui que ce soit il y aura les lois et des juges.

 

Horatius - Oui, pour celui oui aura fait de mauvais vers, mais si les vers sont bons ne plairont-ils pas à César ? Et si le moqué mérite de l'être et que le moqueur soit juste ?

Trébatius - Alors tes tablettes seront absoutes avec des rires, et toi tu seras quitte.

 



[i] Mécène aussi faisait des vers, mais de petite qualité.



29/10/2018
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